„Des cerises sur les oreilles“ – Ludovic Beillard, Simon Rayssac

Pictures by Ludovic Beillard

Le restaurant oriental dans lequel je suis installée confortablement propose un large choix de pâtisseries, de boissons et quelques mets salés. L’endroit se nomme Fleur d’Amande. Je suis toute ravie de ce nom que je trouve particulièrement approprié car plein de douceur et de poésie. Je prends place sur une table face à la rue. L’ambiance est conviviale, bien que bruyante car situé au 120 rue d’Avron. Alors que l’air chaud et lourd du mois de juin s’engou re par la porte, je me demande, lasse de cette chaleur, pourquoi je ne suis pas dans un simple bistrot rue Lepic. J’y aurai mangé une salade Collignon: haricots, carotte, œufs durs, tomates, champignons, emmental. Allez, il faut savoir faire quelques folies de temps en temps, oser des nouveautés. En attendant que le serveur m’apporte mon déjeuner, mon regard se pose sur la devanture de la boutique bleue en face. J’aperçois à l’intérieur des gens s’agiter, mais le rideau blanc qui vole au vent m’empêche de bien distinguer la scène. Deux hommes peut-être? Une brick à la viande hachée à 6,50F accompagnée de frites à 3F. Sauce algérienne et mayo avec les frites s’il vous plait. Finalement, je ne crois pas que ce soit une boutique, c’est entièrement blanc, ça ressemble à un local vide. Ça doit être des ouvriers qui installent un nouveau restaurant c’est sur! Non, pas de sauce Samouraï, merci. Ça y est, j’arrive à en voir un peu plus, il y a bien là deux hommes. Pour rire je les appelle Ludwig et Samuel. Ludwig a l’air bien plus timide que Samuel, il rougit beaucoup. J’imagine le nom des teintes de ces joues rosées. “Cerise compliment”, “Framboise secret bien gardé”. Je n’arrive pas discerner le tempérament de Samuel, il doit être du genre allergique au pollen. Ils sont un peu gauches, ils me font pou er de rire. J’aime pas quand ma boisson me sort par le nez quand je rigole. Ça fait mal. J’imagine qu’ils sont arrivés dans la vie l’un de l’autre comme lorsqu’ on commence un livre par son milieu. Au meilleur moment. Pour le dessert, j’hésite longuement entre un makrout et un baklava puisque je suis dans l’ambiance. Le makrout est ma pâtisserie orientale favorite, j’aime sentir les grains de semoule craquer sous mes dents. Ah non, ils accrochent des tableaux. Ça doit être une exposition, c’est drôle je savais pas qu’il y avait un musée des Beaux-Arts dans ce quartier. Les tableaux sont très colorés, ça me rappelle la veste que mon oncle Bertrand mettait à Noël. Il aimait Giscard d’Estaing et les escargots au beurre persillé. Si ça se trouve, Ludwig et Samuel sont la ré-incarnation de mon oncle… C’est moi ou Makrout et Baklava feraient des jolis prénoms ? Samuel n’avait pas l’air bien, il portait sur son visage un air coupable. Celui qu’on essaye de dissimuler quand on a ni le café au moment où son chéri se réveille. Oups.Toujours à travers la vitre teintée de Fleur d’Amande, j’observe Samuel qui regarde la serrure, derrière le rideau et dans la poche arrière droite de son pantalon. Il n’ose pas regarder Ludwig de peur qu’il s’inquiète. Il a perdu quelque chose c’est sur. Le miel du makrout me colle sur les dents et la bouche. Je m’essuie avec la serviette en papier que m’a donné le serveur et sans que je m’en aperçoive, des petits bouts de serviette blanche se collent sur le pourtour de mes lèvres.. Je vois quelque chose qui brille sous le banc d’en face. L’addition s’il vous plait!

Audrey Tautou

@ L’Annexe (Paris)